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Brexit : “Nous avons besoin d’une longue période de transition”

"Le meilleur résultat est un accord qui permet au Royaume-Uni de rester dans le marché unique, mais cela nécessite d’accepter le principe de la libre circulation," explique Dr John-Paul Salter, au sujet du Brexit.

D’après le docteur John-Paul Salter, professeur spécialisé dans la relation entre le Royaume-Uni et l’Europe à King’s College of London, la clé de l’avenir du Royaume-Uni hors de l’Union européenne réside entre la fin de la période de négociations et le divorce effectif.

Le 23 juin 2016, une courte majorité de Britanniques décidait de voter en faveur du Brexit. Un an après, La Tribune dresse le bilan de douze mois mouvementés, ponctués par le début officiel des négociations entre le Royaume-Uni et l’UE.

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LA TRIBUNE – Après le revers subi lors de l’élection générale anticipée, pensez-vous que Theresa May peut rester Premier ministre ?

DR. JOHN-PAUL SALTER – Il y a plusieurs choses à prendre en compte. Tout d’abord, le problème est que, aux yeux du Parti conservateur, elle a réellement raté son coup : elle est partie en assurant pouvoir obtenir une large majorité mais a fini par entraîner son parti dans un gouvernement minoritaire. Lorsque l’on se base sur cela, il existe une forte justification politique pour qu’elle ne soit pas autorisée à rester.

D’un autre côté, le Parti conservateur doit penser en priorité au contexte politique plus large. La pousser dehors maintenant déclencherait un nouvelle campagne pour trouver un leader, comme cela s’est produit l’été dernier, après que Cameron a quitté son poste de Premier ministre. La personne qui prendrait les rênes voudra surement convoquer une autre élection générale pour obtenir son propre mandat. Tout cela signifie que le pays serait confronté à l’agonie d’un autre cycle électoral, et la réputation d’"adulte responsable" du parti conservateur en gouvernement serait alors détruite.

En parallèle, il faut aussi prendre en considération le processus du Brexit : l’UE est prête et le départ de la Première ministre et tout ce qui s’en suivrait, ralentirait encore plus les négociations.

Au vu de ces éléments, May devrait rester. Elle a peut-être causé l’énorme honte du parti, mais la possibilité qu’il y ait plus de problèmes à venir est tout simplement trop risqué. Il est beaucoup plus avisé de la laisser tranquille et de travailler silencieusement sur une solution de remplacement.

Dans ces conditions, peut-elle négocier le Brexit?

Encore une fois, c’est complexe. Elle est techniquement la figure de proue de l’équipe de négociation du Royaume-Uni, bien que le travail quotidien soit délégué au ministre du Brexit David Davis et ses lieutenants. Le problème est que l’UE sait parfaitement que May est en sursis, et que quand son parti décidera que le moment est venu pour la remplacer en toute sécurité, il le fera, et Davis partira certainement aussi. Cela signifie que les négociateurs ne vont pas la prendre sérieusement : ils traiteront avec une Première ministre provisoire, et il se peut qu’ils décident d’en venir aux sujets importants avec son éventuel remplaçant.

Comment pensez-vous qu’une alliance entre les conservateurs et le DUP (Democratic unionist party, Irlande du Nord), pour l’instant encore en suspens, affecterait la procédure du Brexit?

Voyons cela d’un point de vue extérieur et d’un point de vue domestique. A l’extérieur, cela aura un impact puisque la présence du DUP dans la coalition jouera un rôle dans la forme que prendra la position globale du Royaume-Uni. Le parti aura certaines exigences spécifiques qui devront être prises en compte et dans une certaine mesure, ces demandes sont déjà assez bien représentées du côté de l’UE qui prône la nécessité de protéger l’intégrité du processus de paix.

D’un point de vue domestique, nous devons penser aux procédures complexes du fonctionnement du Parlement. Le Brexit signifie quitter l’Union européenne et mettre en place une nouvelle relation commerciale, mais aussi adopter une quantité énorme de législation nationale. Le droit de l’UE doit être converti en droit britannique, de nouveaux cadres réglementaires doivent être établis, et ainsi de suite, notamment à travers le Great repeal bill (la grande loi d’abrogation). Le parti conservateur va former un gouvernement minoritaire et, par conséquent, cette loi ne peut être adoptée qu’avec le soutien du DUP, plus peut être avec quelques votes individuels issus du parti travailliste. Le problème est que, même avec le soutien du DUP, leur majorité est très étroite, de sorte que la coordination entre les deux partis sera essentielle pour que tous les députés soient disponibles pour voter. Si cette coordination bégaie ou se décompose, l’aspect domestique de la procédure sur le Brexit deviendra très difficile.

Avec une alliance entre le DUP et les conservateurs, une frontière "amicale" entre l’Irlande du Nord et l’IEire est-elle encore possible?

C’est vraiment, vraiment difficile à mesurer. Le DUP semble vouloir une combinaison impossible : un Brexit qui sortirait le Royaume-Uni (y compris l’Irlande du Nord) du marché unique, et en même temps une frontière sans friction. De manière réaliste, la seule façon de le réaliser serait de déplacer la frontière "dure" nord/sud en frontière est/ouest, en utilisant la mer d’Irlande comme barrière physique entre l’île et le reste du Royaume-Uni. Cela permettrait aux échanges de circuler et les gens se déplaceraient relativement librement entre la République et le Nord. Mais cela isolerait ce dernier de la Grande-Bretagne – ce qui serait inacceptable pour le Parti unioniste démocratique. Donc, étant donné que le désir du DUP est impossible et que l’alternative est inacceptable, il est très difficile de prédire comment le problème frontalier se déroulera.

Tout aussi inquiétant, le fait qu’en intégrant le DUP dans la coalition, cela menace d’affaiblir le gouvernement décentralisé et donc le processus de paix. Les termes de l’Accord du Vendredi Saint permettent aux partis locaux de partager le pouvoir au sein de l’exécutif nord-irlandais, mais cela ne fonctionne que si les gouvernements britannique et irlandais maintiennent une neutralité stricte. Si un parti local devient trop étroitement lié à Westminster ou à Dublin – en entrant dans un gouvernement de coalition, disons – cette neutralité est perdue.

Une note finale à ce sujet: dans le paysage politique nord-irlandaise, le DUP est connu pour son obstructionnisme constant. Le parti sait parfaitement résister aux accords et rompre les coalitions, ce qui signifie qu’ils ne sont pas les partenaires dignes de confiance dont les Conservateurs ont besoin en ce moment.

Sachant que 40% des électeurs ont voté pour les travaillistes et leur Soft Brexit, le 8 juin, cela peut-il changer les négociations avec Bruxelles?

Oui et non. Non, parce que bien que les travaillistes aient obtenu 40% des votes, cela ne signifie pas que tous leurs électeurs étaient pour un "soft Brexit". La position du parti sur le Brexit n’est pas du tout clair. Le parti préconise un Brexit axé sur l’emploi, ce qui semble signifier la sortie du marché unique et de l’union douanière, car cela permettrait au Royaume-Uni de réaliser son propre commerce et, par conséquent de stimuler la création d’emplois. En même temps, le Labour joue sur sa base d’électeurs de la classe ouvrière et des petites villes en promettant de mettre fin au mouvement libre, dans le but de récupérer les votes UKIP. Pris ensemble (quitter le marché unique et restreindre l’immigration), ils constituent essentiellement un "hard Brexit" – et par conséquent un vote pour le Labour est un vote pour le "hard Brexit". Cependant, les mots utilisés par le parti dans son programme suggèrent que, soit les Travaillistes ne savent pas ce qu’est un "hard Brexit", soit ne ils ne savent pas quoi en penser.

Oui, en revanche, si l’on réfléchit à la manière dont les sous-groupes au sein des partis pourraient répondre à la Chambre des communes. L’éventuelle majorité Tory/DUP sera minuscule et instable, et les Conservateurs qui eux ont voté "Remain" ou sont en faveur d’un "soft Brexit" pourraient à terme peser sur les décision du gouvernement.

En tant que professeur spécialisé dans l’étude des relations entre le Royaume-Uni et l’UE, quel est selon vous le meilleur accord sur le Brexit?

Je suis personnellement en train de passer de "hard vs. soft" à "long vs. short" (long vs. court). Le meilleur résultat serait un accord qui permettrait au Royaume-Uni de rester dans le marché unique, mais cela nécessite d’accepter le principe de la libre circulation. En supposant que cela ne soit pas acceptable pour l’électorat – rappelez-vous, les deux principaux partis se sont engagés à réduire l’immigration – la meilleure chose à venir serait de se replier sur l’union douanière. Encore une fois, cela a des inconvénients : il y aurait des règles internes complexes à suivre et nous pourrions bien finir par être soumis à une juridiction supranationale.

Passer de notre position actuelle à l’accès indéfini au marché unique causerait des problèmes sur le front politique national, car l’aile droite des Tories, et ce qu’il reste de UKIP, commencerait à se plaindre de l’immigration et du manque de souveraineté. Mais se replier sur l’union douanière, ou pire, sortir de l’UE sans accord, aurait d’énormes coûts économiques. Pour compenser ces risques, je pense que nous avons besoin d’une longue période de transition, ce qui donnerait du temps au pays pour décider exactement quelle combinaison de coûts et de bénéfices il souhaite et pour que les entreprises s’adaptent.

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